Un stade en plein champ,
l’éléphant blanc des frères Le Saint

21 octobre 2025

Une brève présentation des promoteurs du projet s’impose
– Denis et Gérard Le Saint sont propriétaires et dirigeants de 62 sociétés couvrant des secteurs extrêmement divers dans des territoires parfois éloignés. Sans pouvoir ici toutes les citer, on y trouve par exemple, pêle-mêle :
– le transport et la distribution de fruits et légumes (LE SAINT),
– le commerce de gros (sociétés ARMOR FRUIT – Vannes ; FRAICHADOUR – Saint-Geours-de-Maremne)
– des SCI (CBS Immobilier Villeneuve sur Lot, BMC Immobilier – Marlieux, SCI
CARDIFF- Colombelle ; IMMOGUIPAVAS – Guipavas),
– la location de biens immobiliers (OCEANE- Guipavas),
– des activités de sociétés de holding (FIDEGE),
– des activités de location de terrains et d’autres biens immobiliers (FROUTVEN
PARK-Guipavas),
– des activités récréatives et de loisirs (STADE BRESTOIS 29, BBH )
– des activités de prise de gestion de toute participation dans toute société à objet
sportif ou ayant des activités culturelles ou commerciales (HOLDISPORTS –
Guipavas).

Le montage financier de toutes ces sociétés, indépendantes juridiquement et énumérées ci-dessus, s’apparente à celui d’un conglomérat qui, par nature, a une fragilité structurelle liée à sa forte hétérogénéité.
C’est HOLDISPORT SAS*, maitre d’ouvrage du projet Arkea Park mené pour l’usage du Stade Brestois 29, qui a ainsi conclu un bail à construction** de longue durée (70 ans) avec Brest Métropole.

La face cachée du montage financier
Voici le montage financier présenté le 20/12/2024 à la Préfecture dans le cadre de la demande de déclaration d’intérêt général.

« Le besoin de financement pour la réalisation du projet est estimé à 106,5 millions d’euros répartis entre :
1) 20,8 Millions d’euros de capital de la structure porteuse
2) 30,2 Millions d’euros de subventions
3) 15 Millions d’euros d’avance sur loyer
4) 1,5 Millions d’euros de financement participatif
5) 39 Millions d’euros de prêts bancaires »

Il convient de clarifier ces chiffres.
1) Les 20,8 M€ de capital de la structure porteuse intègrent en fait également le financement de trois Sociétés d’Economie Mixte (BMa, SEMPI, Brest en vue -ancien Brest-aim) et celui de la CCI pour un montant de financement public de 4,3 M€. Le montant réel du financement privé de la structure porteuse est donc seulement de 16,5 M€.

2) Le montant des subventions publiques (Brest Métropole, Région…) s‘élève, nous dit-on, à 30,2 M€, mais il faut leur ajouter le montant des investissements nécessaires pour la réalisation du projet Arkéa Park :
– acquisition foncière (5M€),
– aménagement public (5,5 M€),
– avant-gare tramway (3,5 M€),
– parking public (1,9 M€),
– mesures compensatoires pour destructions d’espèces (0,6 M€).
De plus, le dossier présenté oublie d’intégrer le coût d’une passerelle permettant le
franchissement du Boulevard François Mitterrand. Celle-ci figurait dans l’avant projet mais a été retirée car son coût a été estimé trop élevé : 20M€. Cette passerelle est pourtant d’une absolue nécessité : en effet, Arkéa Park a vocation à rester ouvert toute l’année, or le franchissement du boulevard Mitterrand sera non sécurisé en dehors des périodes événementielles.

Verbatim
A ce sujet, l’intervention du maire de Guipavas est à signaler. Lors du Conseil Municipal qui s’est tenu le 12 décembre 2024, il a déclaré : « Pour la passerelle, eh bien pour la passerelle, il y eu des contraintes, vous l’avez vu. Elle était estimée à près de 20M€, je crois. En fait, ce n’est pas une simple passerelle pour accéder au Stade. Les services de sécurité demandent qu’elle soit beaucoup plus large que ce qui était prévu au départ, pour pouvoir servir d’évacuation. Donc aujourd’hui, côté sécurité, il est préférable de fermer le boulevard »
.

3) Le financement mentionne « 15 M€ d’avance sur loyer ». En effet, la société SB29 sera dispensée de verser 750 000 € par an de loyer pendant 20 ans à la société Froutven Park. Cette avance sur loyer totalisant 15 M€ (750 000 x 20) permettra à Holdisport de financer la construction d’Arkéa Park. On rappelle que les frères Le Saint sont propriétaires à la fois de la Société SB 29 et de la société Froutven Park.

4) Les 1,5 M€ de financement participatif ou crowdfunding correspondent à un outil de collecte de fonds privés fonctionnant sur une plateforme internet.

5) Les « 39 M€ montant de prêts bancaires » seront garantis à 50% par Brest Métropole. Le risque pour la collectivité n’est pas négligeable comme le montre le fâcheux précédent concernant une garantie d’emprunt au club. En effet, une mauvaise gestion avait conduit le « Brest Armorique » (devenu depuis SB 29) à être relégué, en 1991, en deuxième division, avant une nouvelle descente en troisième division. Le club devenu insolvable, la Ville de Brest avait alors dû débourser l’équivalent de 3,5 M€ pendant 5 ans en garantie d’emprunt.

L’analyse du montage financier permet de différencier la répartition réelle entre financement privé et public.

Le montant du financement purement privé s’élève à 72M€ correspondant à la somme des 16,5 M€ apportés par la structure porteuse, aux 15 M€ d’avance sur loyer, aux 1,5 M de financement participatif et aux 39 M€ de prêts bancaires.

Le montant du financement public s’élève lui à 71 M€ correspondant aux 4,3 M€ de fonds apportés par les trois sociétés d’économie mixte et par la CCI, aux subventions des collectivités territoriales (30,2 M€), aux investissements publics liés à la réalisation des infrastructures (16,5 M€) et la construction d’une passerelle dont on sait qu’elle est indispensable (20 M€).

Le constat est simple : public = privé. Les promoteurs du projet ne se lassent pas, pourtant, d’affirmer que celui-ci est largement financé par des fonds privés.

En juin 2023, une étude intitulée « État des lieux et étude de faisabilité Stade Francis Le Blé » et commandée par la mairie a été parcimonieusement communiquée à quelques intéressés. La rénovation de l’ancien stade, propriété de la mairie, aurait été financée par des fonds publics pour une estimation de 60M€. Le montant réel du financement public pour le projet Arkéa Park sera largement supérieur (71 M€) au coût estimé de la rénovation du stade Francis Le Blé. Les promoteurs du projet Arkéa Park ont pourtant toujours soutenu que « la rénovation de Le Blé c’est du public tandis que la construction d’Arkéa Park c’est du privé ».

Verbatim
Le club déclarait même dans un communiqué du 17 décembre 2024 : « rénover Le Blé aurait surtout été très coûteux pour les finances publiques : 60 millions d’euros, payés intégralement par les contribuables brestois. C’est pour toutes ces raisons que la métropole a définitivement écarté cette option ».


Le coût du projet Arkéa Park était de 85 M€ en février 2022 à peine plus élevé que celui de la rénovation de Le Blé. Mais ce coût passe à 95 M€ en décembre 2022, puis s’élève à 106,5 M€ en mars 2023. En revanche, depuis 2 ans le compteur est bloqué, à croire que l’inflation a disparu, et que le prix des matériaux de construction n’a subi aucune envolée… Le coût du projet qui nous est soumis se situera très certainement à plus de 135 M€ en tenant compte de ces éléments. Denis et Gérard Le Saint ont pourtant déjà affirmé qu’ils ne verseraient pas un surcoût au delà de 10M€.

Il est stupéfiant que les porteurs du projet Arkéa Park n’actualisent pas le montant prévu pour les travaux depuis 2023 alors que, dans le même temps, le coût de la rénovation du stade de football de la Meinau à Strasbourg est passé de 113 M€ à 160 M€ (+41%). Cette absence d’actualisation ne permet pas une visibilité sur les coûts réels du projet. On peut légitimement s’inquiéter de la facture finale pour les deniers publics.

Un projet économique à hauts risques

Ce projet de nouveau stade remonte à une époque où le football professionnel français était porté par l’engouement de l’organisation de la coupe du monde (2018) et par la victoire de l’équipe de France. Depuis, l’avenir des stades de football accueillant des équipes professionnelles s’est assombri : Bordeaux, Nice, le Mans sont en redressement judiciaire tandis que celui de Marseille coûte 30 M€ par an à la collectivité soit le triple de la somme initiale. La construction du stade de Lille en 2012 est revenu à 132 M€ de plus que le montant initial de 228 M€. A Lille, la société Eiffage Lille Stadium Arena (ELISA) est propriétaire du stade jusqu’en 2043 et restituera la propriété à la Métropole européenne de Lille au bout de 35 ans. A Brest, la durée est doublée et la société des frères Le Saint restituera l’équipement à Brest Métropole dans 70 ans : la collectivité héritera alors d’un équipement devenu obsolète.

Par ailleurs, le contexte dans lequel évolue le football professionnel en France s’est profondément modifié en 15 ans. Montpellier, Angers, Reims, Nantes et Brest sont dirigés par des hommes d’affaires qui ont investi une part de leur fortune personnelle pour assurer la survie de leur club parmi l’élite du football professionnel mais ils sont confrontés à la concurrence de grands groupes qui contrôlent les deux tiers des meilleurs clubs de football français. Ces clubs sont d’autant plus fragilisés que la tension perdure face au chantage exercé par les diffuseurs TV des matchs de football alors que c’est une des sources majeures de financement des clubs professionnels.

Un projet climato-sceptique ?

La municipalité brestoise, obnubilée depuis plus de 15 ans par son désir de construire un nouveau stade, a volontairement laissé se déprécier le Stade Francis Le Blé. Des tribunes tubulaires ont ainsi été construites en sachant que ces installations ne seraient que provisoires, à un coût pourtant important pour la collectivité. Ces installations font encore à présent l’objet de multiples interventions de la mairie.

Les nuisances subies par les riverains, et bien connues du maire qui les mentionne en conseil municipal, ont été négligées alors qu’il aurait été possible de sanctionner les stationnements illégaux des véhicules automobiles dans le quartier, sauf pour les résidents. Des efforts substantiels auraient d’ailleurs pu être réalisés pour augmenter l’offre de transports en commun les jours de match. La place de Strasbourg est remarquablement desservie par les réseaux de bus et par une ligne de tramway : une direction vers l’Ouest et deux directions vers l’Est.

Cette situation a conduit à imposer un nouveau stade et à rejeter l’ancien, dans la zone du Froutven, déjà bien endommagée par les projets immobiliers qui y ont fleuri avant l’application d’une loi ZAN (Zéro artificialisation nette) sans cesse repoussée. C’est une course à la bétonnisation qui y est engagée par des maires qu’on pourrait croire au service des entreprises du bâtiment « qui créent des emplois ». Au vu des enjeux actuels, faut-il réellement encourager une artificialisation galopante ? Il ne reste à peine sur notre territoire que quelques maigrichons couloirs verts.

Là encore, il est stupéfiant de ne pas avoir intégré la menace existentielle qui pèse sur nos enfants et petits enfants en continuant d’artificialiser l’espace alors que nous sommes confrontés à une montée des courants climato-sceptiques dont on peut se demander si ils ne trouvent pas d’échos parmi les élus locaux.

Ainsi, ce sont des nuées de voitures, 4980 prévues les jours de grands matchs, qui vont tourner pour trouver des places loin du stade car son parking sera réservé aux véhicules des VIP. Une certitude : les émissions de gaz à effet de serre vont augmenter ces jours là de 60% et d’énormes bouchons sont à prévoir. Les nuisances à prévoir seront supérieures à celles subies par les riverains du stade Francis Le Blé et le bilan carbone de l’agglomération sera plombé par ce projet d’un autre temps.

Conclusion

Ce projet est une aberration sur le plan économique, environnemental et social ! On l’a vu, derrière ce projet de nouveau stade se cache avant tout une entreprise commerciale d’une grande ampleur, le football n’apparaissant pas comme essentiel. Aucune des sociétés engagées dans ce projet n’a dans son objet le terme de football. Ce dernier est inclus dans « le champ des activités récréatives et de loisirs ». De plus, rien n’empêchera Gérard et Denis Le Saint de vendre le SB 29 et/ou Arkéa Park quand une opportunité s’offrira à eux.

De plus, cet immense projet va impacter toute une zone commerciale et siphonner une partie de ses activités existantes. La ville de Brest, comme celle de Guipavas, ne seront pas épargnées et le risque est réel de voir grandir encore la désaffection dans la fréquentation des commerces de centre-ville déjà impactés par la création de la zone du Froutven. Il y a un paradoxe évident à dire vouloir faciliter la venue des clients au centre de Brest grâce au développement du tramway et dans le même temps organiser l’installation d’une vaste zone commerciale en périphérie.

Il faut insister : le football populaire c’est la venue des spectateurs et spectatrices dans un stade situé en ville dans un quartier populaire. Nous demandons qu’une étude sérieuse soit entreprise pour envisager la rénovation et la mise aux normes de l’actuel stade Francis Le Blé en associant les habitants du quartier et les acteurs locaux comme le propriétaire du lycée catholique Charles de Foucauld dans le cadre d’un réaménagement global du quartier. Et qu’en est-il du football populaire lorqu’on assume vouloir créer un stade pour les mêmes 15 000 spectateurs qu’au stade Francis Le Blé tout en doublant le nombre de places réservés aux VIP ? Concrètement, cela aboutit à réduire le nombre de places pour les simples supporters. La dimension populaire s’effrite ainsi dans ce projet.

En cas d’échec de leur projet les frères Le Saint menacent de démissionner de leur poste respectif de la présidence des deux clubs professionnels de Brest : le SB29 (football) et le BBH (handball), un chantage qui ne traduit pas une grande sérénité.

Les interrogations sur la viabilité économique de ce projet sont partagées par la Chambre régionale des comptes (Bretagne) qui avait, il y a moins de 3 ans et demi, conclu ainsi son rapport sur la Société Anonyme Stade (SASB devenue actuellement SB29) : « Bien que ce projet de nouveau stade n’en soit qu’au niveau des discussions, la chambre attire l’attention de la SASB sur les coûts envisagés au regard de sa situation financière fragile. Un équilibre entre les ambitions du club et ses capacités réelles de financement doit être trouvé »

* Nous pouvons observer une différence entre le nom de cette société SAS HOLDISPORT mentionné dans le dossier de présentation de l’enquête publique et celui inscrit au registre de commerce HOLDISPORTS.

** Un bail à construction permet au preneur de construire un ensemble immobilier et de restituer, au terme du contrat, l’équipement au bailleur (ici, Brest Métropole, propriétaire du terrain).