#2 / juillet 2026

Par Arnaud

Un stade en plein champ, l’éléphant blanc des frères Le Saint et de Brest Métropole
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Une version audio de cet article est proposée pour favoriser l’accessibilité et l’inclusion de l’ensemble des lecteurs.

Un projet qui s’impose… dans un espace encore préservé et dont la biodiversité est menacée.

C’est en 1982 que le stade de football Brestois prend le nom de « stade Francis Le Blé » au lieu du « stade de l’Armoricaine » construit en 1922 dans le quartier populaire du Petit Paris. Cette enceinte sportive située en centre ville a fait l’objet de rénovations successives au cours des dernières quarante années, mais sans qu’un plan cohérent soit réfléchi. Les derniers travaux de construction d’une tribune remontent à 2010 et depuis cette date, la municipalité brestoise, propriétaire du stade mais obnubilée par son désir de construire un nouveau stade, a effectué un nombre limité d’investissements pour améliorer les abords du stade en réduisant les nuisances aux riverains impactés par l’absence d’une politique de stationnement et de transport les soirs de match.

C’est ainsi que la construction d’un nouveau stade, à l’extérieur de Brest, s’est imposée dans la zone du Froutven. Le projet Arkéa Park porté par les frères Le Saint, propriétaires à 99%, du club de football Société SB29, et réalisé par la société Froutven Park est présenté comme un financement privé.

En juin 2023, une étude commandée par la mairie «  Etat des lieux et étude de faisabilité Stade Francis Le Blé » a scellé le sort du vieux stade. Toutefois, ce document, dont la diffusion fut très limitée, établissait la possibilité de rénover Le Blé dans un projet cohérent et chiffrait le montant des travaux à 60 M€. Avec cette solution, la ville de Brest propriétaire finançait elle-même les travaux.

Si cette localisation correspond à une zone commerciale proche et bien identifiée, dans la réalité, ce nouveau stade Arkéa Park sera édifié dans une petite oasis environnementale dénommée Maner Coz, située dans la vallée du Costour.

Brève présentation des promoteurs du projet.
Denis et Gérard Le Saint sont propriétaires et dirigeants de 62 sociétés couvrant des secteurs extrêmement divers dans des territoires parfois éloignés (SCI, location de biens immobiliers…). La société mère est la société « Etablissement Le Saint Fruits et Légumes » spécialisée dans le transport des fruits et légumes et dont le chiffre d’affaires s’élevait à 950 M€ en 2025.

Le montage financier de toutes ces sociétés, indépendantes juridiquement s’apparente à celui d’un conglomérat qui, par nature, a une fragilité structurelle liée à sa forte hétérogénéité.

Analyse du montage financier du projet
Le montage financier présenté en 2023 à la Préfecture du Finistère dans le cadre de la demande de déclaration d’intérêt général précise que « le besoin de financement de la réalisation du projet est estimé à 106,5 M€ ». Il n’est plus question depuis quelques années déjà, d’un financement 100% privé, et l’analyse du financement du stade et des travaux annexes montre la part croissante apportée par les collectivités territoriales.

Le terrain
Brest Métropole a acheté le terrain où sera édifié le stade. La société Holdisports, bénéficiera d’un bail à construction de 40 ans et sera propriétaire de l’équipement. Cela signifie que Brest Métropole est uniquement propriétaire du terrain et que la société Holdisports lui restituera un équipement vieilli dans 40 ans.

Le financement privé du projet : précisions
Le document cite 20,8 M€ d’apports privés. En réalité il faut déduire 4,3 M€ qui sont des subventions publiques émanant de trois Sociétés d’Economie Mixte (BMa, SEMPI, Brest en ue ex Brest-im) et de la CCI. Le montant réel du financement privé de la structure porteuse est ramenée ainsi à 16,5 M€.

Le projet de financement mentionne « 15 M€ d’avance sur loyer ». En effet, la société SB29, propriété des frères Le Saint sera dispensée de verser les quelques 750 000 € annuels de loyer pendant 20 ans à la société Froutven Park, propriété des frères Le Saint. Cette avance sur loyer de 15 M€ permettra ainsi à la société Holdisports, de financer la construction d’Arkéa Park.

Il faut ajouter un financement participatif de 1,5 M€.

Le document mentionne « 39 M€ montant de prêts bancaires » qui seront garantis à 50% par Brest Métropole. Le risque pour la collectivité n’est pas négligeable comme le montre le fâcheux précédent concernant une garantie d’emprunt accordée au club. Une mauvaise gestion avait conduit le « Brest Armorique » (devenu depuis SB 29) à être relégué, en 1991, en deuxième division, avant une nouvelle descente en troisième division. Le club étant devenu insolvable, la Ville de Brest avait alors dû débourser l’équivalent de 3,5 M€ pendant 5 ans en garantie d’emprunt.

Le montant du financement purement privé s’élève donc à 72 M€.

Le montant du financement public
Le montant des subventions publiques (Brest Métropole, Département, Région…) est de 30,2 M€ auquel on doit ajouter 4,3 M€ provenant des SEM et de la CCI pour un total de 34,5 M€. En outre, il faut tenir compte les investissements publics liés à la réalisation des infrastructures (acquisition foncière, aménagement public, parking public, mesures compensatoires pour destructions d’espèces…) ainsi que les infrastructures annoncées dans le nouveau projet de janvier 2026 (avant-gare à la station de tramway « porte de Guipavas, aménagement d’un parking de 300 places, aménagement du boulevard F. Mitterrand) pour un coût total de 25,5 M€.
Par ailleurs, les porteurs du projet demandent à Brest Métropole de garantir une accessibilité à tous et à répondre aux impératifs de sécurité pour les usagers et les riverains. Cette exigence va sensiblement accroître le montant du financement public. Le montant total du financement public s’élève donc à 60 M€.

En encart La répartition du financement devient la suivante : 45,5% pour le public et 54,5% pour le privé. Le financement public s’avère être une bonne béquille pour les investisseurs privés.

Quel sera le coût réel final ?
Le coût du projet Arkéa Park était de 85 M€ en février 2022 puis atteint 106,5 M€ en mars 2023. Si les travaux débutent au mieux en 2027, le prix des matériaux de construction et celui du pétrole subiront d’une façon structurelle les effets de l’inflation et les conséquences de la guerre au Moyen-Orient.

Le coût final du projet Arkéa Park devrait ainsi se situer entre 140 M€ et 150 M€.
Denis et Gérard Le Saint ont affirmé qu’ils ne verseraient pas un surcoût au delà de 10 M€, ce sont donc les collectivités territoriales (quasiment toutes dirigées par des élus de droite) qui vont être sollicitées pour financer les 35 M€ nécessaires à la construction de ce stade. En période d’austérité et d’inégalités croissantes, les collectivités territoriales devront assumer et justifier un engagement public exorbitant pour satisfaire un projet privé.

Un contexte national tendu
Par ailleurs, le contexte dans lequel évolue le football professionnel en France s’est profondément modifié en 15 ans. Montpellier, Angers, Reims, Nantes et Brest sont dirigés par des hommes d’affaires qui ont investi une part de leur fortune personnelle pour assurer la présence de leur club parmi l’élite du football professionnel mais ils sont confrontés à la concurrence de grands groupes qui contrôlent les deux tiers des meilleurs clubs de football français. Les difficultés économiques traversées par le football français sont largement aggravées par l’effondrement des droits de TV domestiques.

Dans ce contexte les compétitions européennes apparaissent comme une véritable bouée de sauvetage : les droits audiovisuels issus des Coupes d’’Europe représentent 52% des revenus télévisés totaux des clubs de Ligue 1 contre seulement 32% un an plus tôt. La non participation à une compétition européenne peut agir comme un couperet sur les finances d’un club…

Le contexte géopolitique et économique n’est, actuellement, pas favorable à une telle prise de risque. Le transport routier et la logistique sont confrontés à un horizon restreint à double titre : les contraintes environnementales vont s’imposer davantage car la menace du réchauffement climatique est de plus en plus prégnante et les conséquences de la guerre au Moyen-Orient mettent en difficulté de nombreuses entreprises.

L’exemple montpelliérain mérite d’être examiné.
La municipalité de Montpellier a confirmé en octobre 2025, l’abandon définitif du projet d’un nouveau stade à la périphérie de la ville, jugé trop coûteux, pour privilégier une rénovation ambitieuse du Stade de la Mosson en centre ville. La Ville et le club professionnel (MHSC) affichent ainsi leur volonté commune de miser sur la rénovation de l’ancien stade, sécurisé et ouvert sur un quartier en pleine rénovation tout en sécurisant le stade qui est situé dans une zone inondable.

Un contentieux qui change la donne
Le 29 septembre 2025 Brest Métropole a entrepris des travaux sur ce site, qui ont porté atteinte à des espèces animales protégées alors que le projet n’avait pas été déclaré d’intérêt public majeur. Le préfet du Finistère a signé le 10 octobre, en toute urgence, un arrêté à effet rétroactif visant à couvrir ces actions illégales, et en accordant une dérogation à Brest Métropole.

Suite à la suspension par le Tribunal Administratif de Rennes, d’un arrêté préfectoral pris le 23 juin 2025 autorisant une dérogation aux porteurs du projet, les travaux sont suspendus sur le site.

Le 22 janvier 2026, la SAS Froutven Park et Brest Métropole ont sollicité le retrait de l’arrêté préfectoral du 23 juin 2025 et ont déposé une nouvelle demande de dérogation sur le fondement de l’article L.411-2 du Code de l’environnement. La préfecture du Finistère a lancé une consultation publique du 5 mars 2026 au 20 mars en pleine campagne électorale! Dans la foulée, le préfet de Finistère vient de prendre le 7 avril 2026 un nouvel arrêté autorisant la destruction d’espèces protégées pour permettre la construction du nouveau stade. Cet arrêté remplace le précédent, qui avait été attaqué en justice et suspendu en octobre 2025 par le Tribunal Administratif. Les associations défendant la biodiversité ont jusqu’au 7 juin pour contester le nouvel arrêté en saisissant le Tribunal Administratif. En attendant les travaux de défrichement ne pourront pas reprendre.

Conclusion
Le projet Arkéa Park laisse sceptique pour deux raisons majeures. La construction d’un stade de football dans la vallée du Costour se traduit par de graves atteintes à la biodiversité et par un engagement excessif du financement public (46,5%) tant au niveau des infrastructures que des subventions accordées.

Face à une opposition rigoureuse, les porteurs du projet et leurs soutiens ne respirent pas la sérénité. Les frères Denis et Gérard Le Saint menacent de démissionner de la présidence des deux clubs sportifs professionnels de Brest si leur projet Arkéa Park n’aboutit pas. Lorsque François Cuillandre décide de la fusion technique de sa liste avec celle de Brest Insoumise, Denis Le Saint manifeste publiquement son inquiétude car cette alliance fait planer un risque sachant que les élus écologistes avaient renoncé à leur opposition au stade en joignant la liste Gauche Unie.

Les associations de défense de l’environnement ont eu droit à un déluge de réactions trumpiennes fustigeant leurs recours au Droit de l’Environnement. Le président du Conseil départemental regrette « que des minorités agissantes puissent prendre en otage des projets et détourner les voies de recours pour s’opposer à des projets d’intérêt majeurs » Sa vice-présidente, Véronique Bourbigot, également première adjointe de la Ville de Brest et première Vice-présidente de la Métropole, a surenchéri : «le département ira se défendre face à des militants agressifs et politisés » Des plaintes ont été déposées.

Une remarque s’impose : aucune des sociétés engagées dans ce projet n’a dans son objet le terme de football. Ce dernier est inclus implicitement dans « le champ des activités récréatives et de loisirs ». Le bail étant de 40 ans, rien n’empêchera Gérard et Denis Le Saint de vendre le SB 29 et/ou Arkéa Park quand une opportunité s’offrira à eux.

Les interrogations sur la viabilité économique de ce projet sont partagées par la Chambre régionale des comptes Bretagne qui avait, il y a moins de 4 ans, conclu ainsi son rapport sur la Société Anonyme Stade (SASB devenue actuellement SB29) : « Bien que ce projet de nouveau stade n’en soit qu’au niveau des discussions, la chambre attire l’attention de la SASB sur les coûts envisagés au regard de sa situation financière fragile. Un équilibre entre les ambitions du club et ses capacités réelles de financement doit être trouvé ».