#2 / Juillet 2026
Par François
Une sécurité essentielle : l’alimentation
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Une version audio de cet article est proposée pour favoriser l’accessibilité et l’inclusion de l’ensemble des lecteurs.

De nos jours, les agriculteurs ne vivent plus de leur travail et de plus en plus de français ne mangent pas à leur faim. Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là ? Depuis, la Sécurité Sociale a été divisée en plusieurs branches mais serait-il possible d’en ajouter une ?
L’insécurité alimentaire
En 2023, 9,7 millions de tonnes de déchets alimentaires ont été produites en France, soit 142 kg par personne. Parmi ces déchets, 5,9 millions de tonnes ne sont pas comestibles (os, épluchures…) et sont assimilés à du gaspillage alimentaire. Le gaspillage alimentaire représente donc 3,8 millions tonnes de déchets issues des parties comestibles des aliments (aliments non-consommés encore emballés, restes de repas, etc.), soit 55 kg par personne.
Pourtant, 3,5 millions de Français subissent l’insécurité alimentaire et ont recours à un soutien alimentaire. L’inflation, et plus particulièrement des prix de l’alimentaire, de l’énergie et du logement a dû obligé 37 % des Français à faire de l’alimentation une variable d’ajustement : alimentation plus transformée, aliments importés sans connaître leur production (agriculture industrielle, esclavage, produits phyto-sanitaires). En 8 ans, le nombre de personnes en insécurité alimentaire a été multiplié par 3. Un tiers de ces personnes a moins de 35 ans. 41 % des 18-24 ans se déclarent en insécurité alimentaire sévère. 59 % des personnes touchées sont des femmes. 28 % des personnes en insécurité alimentaire vivent seules, 13 % sont des familles monoparentales. 30 % vivent dans des grandes villes (plus de 200 000 habitants). 32 % des Français n’arrivaient pas à manger 3 repas sains par jour en 2023.
Aujourd’hui en France, bien manger n’est plus une évidence pour tout le monde. Pire, pour d’autres simplement manger est devenu un combat quotidien.
Le désastre de l’agriculture dite conventionnelle et de la grande distribution
Mais ce n’est pas tout, les agriculteurs peinent à vivre de leur travail, tandis que les impacts environnementaux du système alimentaire s’aggravent. 18% des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté. La majorité de la valeur ajouté est captée par les intermédiaires : pour 100 euros dépensés en France, seuls 6 euros reviennent aux agriculteurs. Pour les grandes enseignes, tous les invendus sont « donnés » à l’aide alimentaire et leur permettent de gagner encore de l’argent en défiscalisant 66 % de leur stocks « offerts » (ils n’hésitent pas à donner tous leurs lots à l’aide alimentaire, même des produits périmés afin de bénéficier d’une plus grande défiscalisation). 67 milliards d’euros sont finalement dépensés par l’tat par an pour compenser les effets négatifs du système actuel, notamment sur le soutien aux agriculteurs, la santé et l’environnement. De plus pour la première fois depuis 50 ans, la France devrait importer davantage de produits agricoles qu’elle n’en exporte.
En juin 2021, une étude menée par un comité d’experts nommé par l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a démontré des effets négatifs des pesticides sur la santé : Maladie de Parkinson, lymphome non hodgkinien, myélome multiple (un autre cancer du sang) et cancer de la prostate, la BPCO (une pneumopathie chronique), la bronchite chronique, mais aussi, chez les enfants des femmes exposées durant la grossesse, les troubles du neurodéveloppement, les leucémies et les cancers du système nerveux central.
Les mauvaises nouvelles ne s’arrêtent pas là, puisqu’une présomption concernant un effet des pesticides (ou au moins de certains d’entre eux) est également relevée pour neuf grands autres types de pathologies : les troubles anxiodépressifs, la maladie d’Alzheimer, l’asthme et les sifflements respiratoires, les pathologies thyroïdiennes, la leucémie chez l’adulte et enfin les cancers du sein, de la vessie, du rein, des tissus mous et des viscères.
Les liens les plus clairement démontrés l’ont été, la plupart du temps, chez des agriculteurs et autres professionnels manipulant des pesticides dans leur travail, puisqu’ils sont à la fois les plus exposés et les plus étudiés. D’autres personnes sont aussi exposées : les personnes enceintes et les fœtus, particulièrement sensibles aux effets des toxiques, ainsi que les adultes riverains des champs ou utilisant des pesticides à domicile.
Les générations futures méritent-elles d’être empoisonnées ?
Qu’est ce que la sécurité sociale alimentaire (SSA) ?
En avril 2017, ISF-Agrista (ingénieurs sans frontière) eut l’idée de lancer des réflexions collectives sur la démocratie alimentaire. De mai 2018 à février 2019, grâce à des échanges entre des membres du collectif et d’autres chercheurs dont Bernard Friot, la première version du projet de SSA fut mise en place. Pendant ce temps, Réseau salariat débuta aussi des réflexions en interne sur l’idée de Sécurité sociale de l’alimentation, à l’été 2018. Une rencontre eut lieu en mars 2019 entre des membres d’ISF-Agrista et de Réseau salariat, pour faire avancer leur recherches ensemble.
Il en a été conclu qu’il fallait continuer sur les 3 piliers de la Sécurité sociale :
- Universalité
150€ seraient crédités sur la Carte vitale pour les dépenses alimentaires, pour toute personne qu’elle soit pauvre ou riche. « Une politique pour les pauvres reste une pauvre politique » : qui veut construire du droit doit proposer un mécanisme pour tous, quel que soit son statut. Ainsi, personne ne se sent assisté aujourd’hui quand il utilise sa Carte vitale chez le médecin parce que tout le monde y a droit : il doit en être de même pour l’alimentation ! Tout mécanisme discriminatoire, même positivement, reviendrait à faire subir aux plus précaires la violence du contrôle du statut de leur pauvreté qu’ils ne peuvent définir, en d’autres termes, à en faire des inégaux en droit. - Conventionnement organisé démocratiquement
Mais à quoi serviraient ces 150€ ? Le choix d’une alimentation en connaissance de cause, indissociable du droit à l’alimentation, nécessite à minima deux mécanismes : un accès aux produits, permis par l’allocation universelle, et la possibilité de choisir quels seront les produits accessibles par ce mécanisme, c’est-à-dire l’organisation d’un choix collectif et démocratique de ce qui doit être produit.
Le conventionnement est le mécanisme qui doit permettre d’assurer une orientation par les citoyens de la production agricole et alimentaire, en élaborant démocratiquement les types de produits et les critères de qualité auxquels nous aspirons avoir accès… Et ainsi transformer l’offre actuelle de la production agricole et alimentaire pour y répondre ! En effet, les acteurs pourront être conventionnés sur la base de leurs pratiques convenant aux cahiers des charges proposés ou d’un engagement dans une transition de système de production.
Que signifie « démocratiquement » ? il faut que le conventionnement puisse permettre l’expression des aspirations de l’ensemble des citoyens. Les possibilités et les débats peuvent être nombreux : tirage au sort, vote des décisions, représentation de la société civile et des professionnels, critères éthiques, économiques, sociaux ou environnementaux… - Financement basé sur la cotisation sociale
Ces 150€ par personne et par mois représentent un budget annuel de 120 milliards d’euros, soit 8% de la valeur ajoutée produite en France. Afin de garantir l’absence de mainmise de l’État sur le processus, il est souhaitable que l’argent ne transite pas dans les caisses de celui-ci, ce qui serait le cas avec un financement basé sur des taxes ou impôts dus à l’tat qui les reverseraient au fonctionnement de la sécurité sociale de l’alimentation. Le mécanisme de cotisation est le plus approprié pour défendre une organisation démocratique de l’économie, il agit directement au niveau de la richesse produite et non pour corriger une première répartition inégale de celle-ci.
Quelles seraient les conséquences de la SSA ?
Quelles seraient les conséquences de la SSA ?
Grâce à un accès régulier à des produits sains et locaux, on pourrait faire basser les maladies liées à la malnutrition (obésité, diabète, maladies cardiovasculaires, cancers), ce qui ferait des économies sur les dépenses de santé. Il ne faut oublier également que la création d’une valeur locale (en opposition avec les accords de libre-échange comme le M et l’élargissement de l’Union Européenne vers des pays à faible revenu comme l’Ukraine) soutiendrait nos agriculteurs et des filières biologiques et durables et renforcerait notre souveraineté alimentaire. Cette promotion de filières agricoles locales et durables réduirait l’empreinte carbone liée à la production et à la distribution alimentaire, défendrait la biodiversité et assainirait les nappes phréatiques et les eaux de surface des pesticides et des engrais de synthèse. L’investissement public dans l’éducation alimentaire renforcerait la « culture alimentaire » par des outils de décision des citoyens par des cours de cuisine et des rencontres entre différentes personnes. La gestion locale de caisse alimentaire par une convention des produits serait, par conséquent, un bon apprentissage de la démocratie.
Il est vrai que les cotisations augmenteraient et prendraient sur les salaires mais ce serait un budget familial à somme nulle (ce qui est cotisé est dans notre propre budget alimentaire) et rendrait du pouvoir à chaque travailleur. En France, les travailleurs ne se posent plus de questions quand ils donnent leur Carte vitale pour se soigner. Ne serait-il pas pertinent pour l’alimentation ?
En 1945, naissait la Sécurité sociale en France. Dès sa naissance, elle avait 4 principes fondamentaux :
- L’universalité : toute la population résidente est couverte par la protection sociale.
- L’unité : en 1945, tous les risques sociaux devaient être gérés au sein d’un même régime ; mais il en est allé différemment par la suite.
- L’uniformité : les prestations de protection sociale sont assurées en fonction des besoins de chacun.
- La gestion par les représentants des assurés sociaux : les intérêts des assurés sociaux sont gérés par des représentants désignés.
