#2 /juillet 2026

Par Anne O’Nyme

Vie et fin d’Eugène de Loindetout
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I .
A Loindetout un petit prince est né. Un petit prince avec une petite tête ronde. Un petit prince avec une petite tête ronde tellement grosse qu’elle ne passait pas les portes de son grand château. Le roi de Loindetout son père commanda aux meilleurs maçons et menuisiers de son pays des travaux d’agrandissement des portes de son grand château. Comme son père avant lui avait fait agrandir pour lui les portes du grand château, tout comme son aïeul pour son père avant lui et son bisaïeul pour son aïeul avant lui et ainsi de suite, d’aïeux en portes, jusqu’au casque d’un écuyer de Saint Louis qui reçut en récompense de sa bravoure lors des croisades contre les maures un morceau de lande dans une contrée reculée du royaume de Tout qu’il nomma : Loindetout.

La chronique raconte que l’écuyer prit le nom de sa terre et tout enhardi de sa nouvelle qualité nobiliaire fit mander un héraut à Toute, capitale de Tout, pour annoncer qu’il s’était par lui-même et devant témoins, sacré roi de Loindetout en la chapelle des Trépassés, quelque part sur sa lande désolée. Le vrai bon Roi Louis n’en eut que faire, rit même de bon coeur et laissa croire à son ancien écuyer qu’il était roi. Le titre honorifique resta, de petits princes en faux rois, de portes en têtes, et il n’y avait que les membres de cette vieille famille de Loindetout pour croire qu’à ce titre ils régnaient sans partage sur un royaume qui était en fait une province de Tout.

Comme tous ses ancêtres avant lui, le petit prince Eugène de Loindetout est né dans la poussière, les courants d’airs, la sciure, le bruit des outils qui frappent, les ordres de son père, le rire des compagnons.

II
Le petit prince céphalogigantesque apprit tout ce qu’un prince doit savoir : monter à cheval, les déclinaisons latines, la navigation à voile, l’amour du général de Gaulle, la propreté, le sens de l’entreprise, la défiance envers les toutins[1], les maures ou les pauvres, les règles du bridge, la Justice, le droit et le combat contre toutes les formes de populismes, sans oublier, la foi catholique romaine. Il aimait Dieu tendrement. Il croyait qu’un enfant, pour être bien fait, devait avoir un papa et une maman[2] comme lui et ses aïeux avant lui, même si son oncle Olivier laissait un valet de chambre vaquer la nuit dans son intimité depuis aussi loin qu’à Loindetout comme ailleurs les bonnes moeurs se perdaient. A Petitout, capitale de Loindetout, les commérages à qui mieux mieux et voulait l’entendre répétaient que le valet de chambre avait porté dans son ventre un enfant d’oncle Olivier. Mais de telles choses sont-elles seulement possibles ?

Le crédit d’une telle éducation revenait entièrement à son roi paternel. D’ailleurs, dans cette chronique familiale les femmes, en leur qualités d’épouses et mères, soeurs parfois, n’apparaissent pas. L’insigne éducation que le petit prince reçut de son roi paternel, outre les humanités élémentaires pour un jeune homme de son rang, la foi et le sport pour le bien être de son âme et de son corps, était empreinte d’un sens aigu de Justice. De vraie Justice.

De cette Justice qui à l’extérieur de Loindetout n’était plus alors qu’un souvenir. En effet, le roi paternel s’était illustré sa vie durant dans la gestion d’une confrérie de seigneurs des mines de Tout. Mais à l’heure des comptes à rendre, la soi-disant Justice avait condamné le roi paternel sous un fallacieux prétexte de détournement d’argent. Calomnie ! « Ces caisses noires, ces fonds occultes, cet or secret n’étaient là que pour servir à tous mais personne à part moi ne le savait ! » clamait-il. Reste qu’il ne put jamais expliquer la provenance des finances nécessaires aux agrandissements des portes de son grand château pour la céphalite énorme de son fils, pas plus qu’il ne souhaitait s’exprimer sur ces quelques pièces d’or offertes à des coquillards pour la casse de grèves. A peine pouvait-on l’entendre philosopher sur le climat de lutte des classes qui était tellement nocif à l’économie de marché… Eugène en était convaincu, son roi paternel avait fait les frais d’une Justice aveugle et même aveuglée par les déviances et les dérives morales de son temps ; il saurait s’en souvenir !

Il se jura de rester sa vie durant aussi intègre que le général de Gaulle mais de n’en penser pas moins : « Je me suis compris! » hurlait-il la nuit, les bras ouverts à sa fenêtre.


[1] Habitants de Toute, ndlr.
[2] Émission, « Devant les chrétiens », entretien avec Eugène de Loindetout, KTO, 2018.3. Les archives sont les témoins et reflets de mentalités qui aujourd’hui peuvent nous paraître archaïques mais n’en sont pas moins la preuve solide des us d’antan. C’est un fait historique, nous ne savons rien des femmes de cette illustre famille Loindetouanaise. Sans doute, en coulisse, faut-il leur reconnaître un rôle de stabilité, le pilier qui tient debout la famille lorsque les agitations de la vie politique deviennent trop fortes, vertigineuses. Eugène de Loindetout prononcera un discours en ce sens à l’enterrement de sa mère : « A ma maman, son fils, reconnaissant. » Une pudeur qui en dit long.