#1 / Décembre 2025

Par Gibo

Brest et les mutineries
de la Mer Noire
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Une version audio de cet article est proposée pour favoriser l’accessibilité et l’inclusion de l’ensemble des lecteurs.

En 1919 le président du Conseil Georges Clemenceau, dit « Le Tigre », décide de prolonger les combats contre la Russie Bolchevique, alors en pleine guerre civile. Son anti-communiste forcené l’amène à engager des troupes françaises, déjà lessivées par 4 ans d’une guerre atroce, à lutter aux coté des armées contre-révolutionnaires « blanches » pour faire capoter la révolution communiste.
 
Mais l’aventurisme de l’affaire, le contexte chaotique de sortie de guerre et le manque de motivation, voir l’hostilité des marins engagés, feront de l’opération française en Russie un lamentable échec. C’est dans ce tourbillon géopolitique, militaire et social que des marins brestois vont s’engager, et lutter pour leur droits et le retour au pays. Et peut-être jusqu’à ramener les troubles à Brest
 
Voïna voïni ! Guerre à la guerre !
Tel était le cri de révolte des soldats russes en 1917, traversés par la propagande révolutionnaire et pacifiste instillée par les éléments communistes au sein de l’armée. Ce sont presque les mêmes revendications que l’on retrouve sur les bateaux français en Mer Noire en Avril 1919, où l’on retrouve de nombreux bretons et brestois… L’hiver a été très rude et les matelots ont beaucoup soufferts du froid sur des bâtiments mal-équipés… Alors que l’Armistice est signé depuis près de 6 mois, ils sont encore là, à croupir devant Sébastopol en Crimée, et attendre d’être démobilisé. Les permissions sont rares et la hiérarchie très dure. On leur intime l’ordre de continuer la guerre contre leurs frères russes, communistes et anarchistes (menés par le légendaire Makhno, qui se retrouvera à Brest quelques années plus tard, mais c’est une autre histoire…) dans une guerre illégale, non déclarée.
 
La mutinerie
Il y a eu une première alerte avec le complot de l’agitateur et militant communiste André Marty, qui souhaitait soulever ses camarades et livrer son bâtiment, le contre-torpilleurs Protet, aux bolcheviques. Le plan est éventé et les meneurs sont arrêtés.
 
Mais la mutinerie s’étend tout de même, et trois jours plus tard, c’est au tour du France, puis du cuirassé Jean Bart que les troubles éclatent. Insubordination, bagarre avec les officiers, on chante l’Internationale, des drapeaux rouges sont hissés sur les mâts des bateau. On vandalise, on libère les prisonniers disciplinaires en cellule. Les officiers s’arment, tentent d’endiguer la mutine contagion, mais cela ne fait qu’empirer; bientôt c’est le Mirabeau, le Justice, le Voltaire, l’Algol et d’autres qui sont touchés. On chante «A Toulon ! A Brest !», car c’est la première des revendications. Le retour au pays tant attendu.
La situation ne s’arrange pas lorsque l’on apprends la mort d’un marin français tué lors de la répression d’une manifestation bolchevique auquel il participait en ville. La pression monte, des mutins cherchent à se procurer des armes dans les bases françaises de Sébastopol. La mutinerie s’étend au croiseur Waldeck Rousseau à Odessa, où les marins élisent un soviet sur le bateau. Pendant quelques heures, la situation est hors contrôle. Mais déjà l’unité des mutins se fissure, entre ceux qui veulent simplement rentrer en France, et ceux qui veulent activement aider les bolcheviques dans leur combat révolutionnaire.
 
Finalement, sous pression des mutins, la décision d’évacuer la flotte française de la Mer noire est prise (sans doute était-ce déjà plus ou moins prévu par l’état-major). C’est une victoire pour les matelots, sans aucun doute, mais l’histoire ne s’arrête pas là.
 
La répression et la solidarité
En effet le retour au pays s’accompagne d’une répression féroce contre les mutins, en dépit des promesses d’amnistie, ce qui choque les autres matelots. De plus, les soldes ne sont pas payés, et le contexte explosif va créer de graves troubles et des mutineries dans les ports de Toulon, Lorient, Cherbourg et Brest.
 
A partir du 17 juin A Brest, les matelots refusent de servir, chantent l’Internationale lors de la levée du drapeau, et partent en manifestation spontanée vers la préfecture maritime, rejoint par les ouvriers de l’Arsenal.
On chante et crie des slogans à la gloire des soviets, et pour l’amnistie des mutins emprisonnés. Ils sont désormais 3000 devant la prison du dépôt, ils en arrachent la porte, la jette dans la Penfeld et libèrent les prisonniers.
Ensuite la foule se retrouve pour un meeting improvisé devant la prison de Pontaniou et part ensuite en manifestation sauvage dans les rues de Recouvrance.
Le lendemain, le mouvement s’étend, rejoint par de nombreux soldats en partance vers la Sibérie (car la France poursuit sa sale guerre contre les soviets), et par les dockers qui refusent d’embarquer le matériel militaire vers la Russie.
 
La tension monte d’un cran et la foule fait désormais face aux gendarmes (armés de fusils-mitrailleurs…) et au 19ème régiment, appelés pour mater la révolte. Le bain de sang semble inévitable, mais par miracle il ne se produira pas. La tension redescendra finalement. L’entremise de l’amiral Guépratte, véritable légende à Brest, entre les deux parties n’y est sans doute pas pour rien.
 
Et après ?
Les grèves se poursuivront tout de même lors de cette année 1919, les mutineries aussi (notamment celle du Guichen, mené par le futur chef communiste Charles Tillon), mais le moment prérévolutionnaire semble s’éloigner.
 
La ténacité de la campagne pour la libération des mutins finira par payer, et parmi les libérés, nombreux seront ceux s’illustreront des années plus tard dans la lutte contre les Nazis.
Cet épisode peu connu de l’histoire de la ville nous éclaire sur l’esprit contestataire de « Brest la rouge », qui dure et perdure encore aujourd’hui.