#1 / Décembre 2025

Par le Pr. Jean-Pierre BAIL

L’hôpital public,
un bien commun à préserver
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Une version audio de cet article est proposée pour favoriser l’accessibilité et l’inclusion de l’ensemble des lecteurs.

L’hôpital public est un composant essentiel des soins d’urgences et de la formation des soignants.

Concentrant l’ensemble des SAMU, les 3/4 des services d’accueil d’urgence, l’hôpital public offre en psychiatrie la quasi-totalité des séjours ambulatoires et l’immense majorité des séjours non ambulatoires ; en médecine, chirurgie, obstétrique, il offre une large majorité des séjours en hospitalisations complètes et des séjours en hospitalisations partielles.

Enfin, les écoles d’aides-soignants dépendent à 96% de l’hôpital public et celles d’infirmiers à 82%. 95 % des internes de spécialités effectuent leurs stages à l’hôpital public (1) (2).

Un mode de financement inadapté.
Le mode de financement de l’hôpital public repose à 60% sur la Tarification à l’Activité (T2A) : dans le cadre de ce principe instauré entre 2004 et 2008, une durée d’hospitalisation dépourvue d’actes et plus longue est jugée pénalisante.
En effet, les lits en hospitalisation complète nécessitent du personnel à temps complet. Pour des raisons d’économie, les directions cherchent donc à transformer ces lits en lits d’hospitalisation partielle ou en lits dits « ambulatoires », et elles encouragent les sorties de patients le plus tôt possible.

Chronologie d’une crise de l’hôpital public.
En 2009 la logique de l’«hôpital entreprise » est au cœur de la loi Hôpital Patients Santé Territoires (HPST), qui a notamment transformé le rôle des Directeurs généraux, devenu « seuls patrons » des établissements publics, ne répondant qu’aux Agences Régionales de Santé (ARS) ou même, pour les CHU, directement au ministère de la Santé. En 2016 la loi Touraine a mis en place dans la même logique les Groupements Hospitaliers de Territoires (GHT) sans préciser le contour de ces territoires. Enfin, en 2019 la loi Buzyn a créé le concept des « hôpitaux de proximité » recentrés sur la médecine générale, ou la gériatrie, tandis que les CHU et « centres hospitaliers de référence » sont chargés de pratiquer en priorité des soins hyper spécialisés.

Ainsi, déjà bien avant la crise sanitaire Covid 19, cette évolution de l’hôpital public avait conduit à un climat social très tendu :
En 2019, une grève nationale des urgences avait duré plusieurs mois en raison de la surcharge générant des heures d’attente sur des brancards pour les patients, et des augmentation d’agressions et de burn-out pour les soignants. Un collectif inter-hôpitaux de défense de l’hôpital public (CIH), composé d’usagers, de paramédicaux, de médecins et de personnels administratifs s’était alors créé, soulevant le problème du manque de lits en hospitalisation complète.
 
En janvier 2020, estimant qu’il manquait 600 millions d’euros dans le plan urgence en faveur de l’hôpital public, plus 1200 médecins avaient démissionné de leurs position de chefs de service.
 
En mars et mai 2020 durant la période aiguë de la crise sanitaire, le mouvement de grève des médecins et du CIH avait été interrompu ; les médias et le gouvernement avaient encensés les personnels soignants investis au péril de leur santé, les Français les avaient applaudis, et les promesses étaient alors allées de bon train.
Le 13 juillet 2020, un accord dit « du Ségur de la Santé », avait été signé par des syndicats (exceptés la CGT et le syndicat APH médecins) : une prime de 183 € net mensuel avait été concédée à la majorité du personnel non médical, un plan de redressement avait été fixé avec des promesses de réouverture de lits en hospitalisation complète.

Malgré la fin de la crise Covid19 en 2022, les conditions de travail n’ont cessé de se détériorer :
Pourtant, les fermetures de lits en hospitalisation complète continuent inexorablement : entre fin 2013 et fin 2023 il y a eu fermeture cumulée public et privé de 43 500 lits (-10,5%).
En outre, c’est la perte du sens au travail, le management violent et le manque de soignants qui sont les causes majeures du malaise hospitalier (3). La souffrance au travail de médecins à l’hôpital n’est ainsi plus un tabou(4). Encore en 2020, une enquête (5) révélait que le harcèlement moral était la première cause de souffrance des personnels médicaux hospitaliers, ce que confirment en 2022 comme en 2023 les condamnations de directeurs, de responsables médicaux, pour harcèlement moral au travail (6).

En 2023, il manquait encore selon la fédération hospitalière de France (FHF) environ 6% du personnel infirmier. Le manque de médecins rend aussi problématique le fonctionnement de certains hôpitaux, ces derniers ne disposant parfois plus de médecins anesthésistes ou de médecins urgentistes attitrés.

La catastrophe sanitaire de l’hôpital public touche toutes les régions, les villes comme les campagnes et plus particulièrement les personnes les plus précaires.
La presse régionale (7) relaye les difficultés en région brestoise avec l’engorgement des hôpitaux dû à l’appel préalable par le centre 15 et la fermeture de certains services d’accueil de proximité. C’est le cas à l’hôpital de la Cavale Blanche du CHRU de Brest où les malades attendent des heures sur un brancard dans un hangar aménagé, sans soins ni intimité (8). De plus, sans maternités de proximité, des accouchements ont lieu pendant les trajets (9).
Les installations libérales se concentrent toujours aux mêmes endroits (10) : pour accéder au soin il faut se résigner à attendre ou à parcourir de longues distances. Certaines spécialités ne sont accessibles qu’au prix de dépassements d’honoraires importants. À ce sujet un sondage de l’UFC-Que Choisir a longuement été commenté au Sénat (11) : 45% des répondants les plus modestes peinaient à trouver des rendez-vous médicaux, contre seulement 4% des ménages les plus aisés, pendant que 38% des personnes s’estimant en mauvaise santé renonçaient à des soins pour des raisons financières.
 
Face à cette catastrophe sanitaire faut-il se résigner ?

Le programme du Nouveau Front Populaire veut reconstruire le service public hospitalier : réouverture des services d’urgences, des maternités et des EHPAD publics assurant un service de santé public de proximité à moins de trente minutes de chaque Français ; sortie de la Tarification à l’Activité ; revalorisation des métiers et des revenus ; augmentation des capacités d’accueil des hôpitaux.
 
En attendant le changement, il est nécessaire de mener le combat politique et de s’organiser. S’agissant de la fermeture des urgences et de la maternité sur le site de Carhaix, la mobilisation doit se poursuivre et il est nécessaire de se mobiliser en faveur des autres sites menacés (Landerneau, Lannion, Guingamp…).
C’est à l’aune des territoires de vie qu’il convient désormais d’examiner en détail la pertinence de chaque regroupement hospitalier : poursuivre le détournement des patients jugés « rentables » depuis les petites structures vers des structures plus éloignées, tout en les laissant s’occuper des patients les plus fragiles sans moyens adaptés n’est pas acceptable et pose des problèmes éthiques. L’organisation de Centres de Santé associant des médecins et autres professionnels de santé salariés n’est concevable que s’il est possible de recourir au besoin à un hôpital de proximité de plein exercice. 

Un « Collectif des Hôpitaux Bretons » associant usagers, professionnels de santé, administratifs, syndicalistes et personnalités politiques pourrait être imaginé. Ce n’est qu’en recréant à l’échelon de chaque territoire de vie des structures hospitalières publiques attractives, adaptées aux besoins et à la sécurité des patients que l’on peut espérer recruter de manière pérenne les médecins et les soignants nécessaires, qu’ils soient français ou étrangers.
 
 
Sources et compléments :
1. Drees-étude et résultat, n° 1315, 31 octobre 2024.
2. Le Monde, 17 mai 2024 : « Hôpitaux privés et publics : des complémentarités et des frictions ».
3. Comité éthique FHF- 24 janvier 2023.
4. H, journal de l’ISNI, numéro 17 / été 2017 et suite en 2023.
5. Bilan 2020 de l’Observatoire de la Souffrance Au Travail d’APH (OSAT).
6. Mediapart, 15          novembre         2023 : « Harcèlement à l’hôpital public : toute une chaîne hiérarchique est condamnée ».
7. Ouest France, 23 décembre 2023 : « Saint- Brieuc, Guingamp, Lannion, Dinan… radiographie d’un hôpital public en mauvaise santé ».
8. Ouest-France,13 aout 2024 : « Au centre hospitalier de Brest, les heures d’attente aux urgences affichées sur un mur de la honte ».
9. Le Télégramme,10 décembre2023 :« Maternité fermée à Guingamp : Margot naît dans la voiture avec le cordon autour du cou ».
10. Zonage Médecins, carte ARS Bretagne,13 décembre 2023.
11. Action « UFC que choisir » du 17 mai 2024 : « Dépassements d’honoraires – Stop à la médecine spécialisée à deux vitesse »
 
 
A consulter : Le programme de la France insoumise pour l’hôpital public : ici